“Il arrive que les arbres échan ent à distance des ormations vitales”
Moines les premiers défrichements systématiques, ce qui, historiquement, n’est pas prouvé, a tout au moins valeur de symbole. Le défrichement était exorcisme, on voulait neutraliser les forces diaboliques qui s’étaient réfugiées dans les bois. Les personnifiait le dieu Pan, le dieu de la «panique» fatale à l’homme aventuré dans ces solitudes. En lui, les chrétiens avaient reconnu le diable qu’ils se représentaient à son image, cornu, avec une barbe et des jambes de bouc. Aussi, partout où passaient les missionnaires, faisaient-ils abattre les arbres sacrés que l’on vénérait au détriment du vrai Dieu, le leur. Les anciennes chroniques, les Vies des saints le racontent. Charlemagne, ne pouvant venir à bout des irréductibles Saxons païens, s’attaqua à leur idole, Irminsul, ùn tronc d’arbre gigantesque qui soutenait la voûte des cieux.
Toutes les Varsovie immobilier ne sont pas devenues des parcs d’attraction et de loisir, bien que l’on puisse se demander comment peut survivre celle de Fontainebleau. Transpercée de routes à grande circulation et qui, par un beau dimanche de mai, appartement Rome reçoit jusqu’à deux cent mille visiteurs. Tels sont les impératifs du tourisme : pour attirer les foules, on détruit les sites qu’elles venaient visiter. Il y a trente ans, dans les Pyrénées, nous tentions, ma femme et moi un voyage Venise, une des plus belles hêtraies d’Europe, naguère presque inaccessible, où abondaient rapaces, oiseaux de toutes sortes et plantes rares. Maintenant éventrée, elle a perdu, avec son mystère, une partie de ses richesses. Dans l’antique forêt hantée de Brocéliande aujourd’hui morcelée, même au Val-sans-Retour ou à la fontaine bouillonnante de Barenton, on n’a plus guère de chances de rencontrer Merlin l’Enchanteur. Il devient urgent de veiller à ce que ne se réalise pas la sinistre prophétie de l’humoriste Alphonse Allais, l’implantation enfin des villes à la campagne.
Toutes les forêts non plus n’ont pas été dévastées par des ingénieurs, zélés producteurs de bois d’ oeuvre et de pâte à papier, un papier que l’on jette par tonne chaque jour. Leurs plantations de conifères à grand rendement, bien alignées en vue d’une exploitation intensive, ont ruiné plus d’un paysage. Ces présomptueux technocrates, qui prétendent mettre le pays «en valeur», ont parfois anéanti l’oeuvre patiente et admirable de leurs prédécesseurs, qui aidaient la nature à se reconstituer. En revanche, dans le massif de l’Aigoual, respecté, replanté et protégé, enrichi d’arboretums très bien entretenus, l’an dernier, j’ai pu m’émerveiller encore de la variété et de la beauté des essences, au sein d’une nature redevenue sauvage. Voilà une initiative de prise courageusement, il y a une centaine d’années, qui devrait aujourd’hui servir de référence. Dès le début de notre vie commune, l’écrivain Simonne Jacquemard et moi avons choisi d’habiter en lisière de forêt. Redevenant ainsi des sauvages, retrouvant avec allégresse le rythme de la nature, suivant, jour après jour, les fastes changeants du printemps et de l’automne. Au bord du ruisseau qui traverse le sous-bois, nous écoutons les chants des passereaux, rossignols, hypolaïs et locus-telles, jouissant à tout moment d’une proche intimité.
Un tel choix nécessite évidemment un certain renoncement, quelques sacrifices ; mais, pas plus que nos amis qui l’ont fait, nous ne l’avons jamais regretté. La nature alors n’est plus un environnement, ni même un spectacle, mais le lieu des rencontres, de la participation, de la communion. Les connaissances acquises dans les livres ne nous semblaient utiles que dans la mesure où elles enrichissaient notre expérience. Biologie et physiologie, botanique et ornithologie nous fournissaient les clefs dont nous avions besoin. Nous étions devenus des naturalistes de terrain et même, sans le savoir, des écologistes, des praticiens plutôt que des spécialistes du monde végétal.
Ce que je sais des arbres, c’est en plantant, en élevant les essences les plus diverses que je l’ai acquis, en assistant, jour après jour, à leur «reprise», à leurs métamorphoses au rythme des saisons, dont ils sont les visibles emblèmes, depuis l’éclosion des bourgeons feutrés et poisseux, le déploiement de leurs feuilles tendres et diaprées, l’apothéose des floraisons, que renouvelle en mineur celle des feuillages multicolores de l’automne, jusqu’au grand refermement de l’hibernation, quand l’arbre, retiré en lui-même, rêve et prépare sa glorieuse résurrection. Je ne suis donc qu’un amateur. Aussi laissé-je à plus compétents que moi le soin d’expliquer le fonctionnement de l’arbre, organisme exemplaire, le plus majestueux, le plus longévif de tous les êtres vivants.


